Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /2009 11:31
Avant de commencer, cet article est le premier d'une série de cinq qui seront dédiés aux cinq sens. Je pense que les cinq sens sont mis à contribution lors de l'expérience théâtrale, que l'on soit comédien ou spectateur.




Le Toucher

Je touche, je ressens donc quelque chose de purement physique. Ce n'est pas de l'ordre du ressentie, de l'imagination, le toucher est tout le temps (ou à de rares exceptions près) quelque chose de réel.

1. Je touche en premier le ticket d'entrée pour la salle où va avoir lieu le spectacle. Je touche ce passe-droit à un moment magique. Je touche la lettre de l'être aimé, cette lettre amoureuse qui me donne rendez-vous pour une rencontre, quoiqu'il se passe après, je touche et ressens cette lettre. L'émotion première conduit à d'autres sentiments évoqués déjà plus en détail, le désir, l'excitation... . Je touche le fauteuil, siège et trône d'où je vais pouvoir contempler le spectacle, il va faire corps avec moi, et tandis que parfois je vais pouvoir y être bien, la sensation sera bonne, parfois, au contraire, je vais me noyer dans un fauteuil trop grand, trop profond, ou bien, mon corps sera transpercé de douleur par la rigidité du dossier ou par la petitesse de la place. Je touche au corps du théâtre tout comme je touche au corps de l'être aimé quand je l'étreins dans mes bras. Mais je touche à beaucoup plus encore.

2. Il peux m'arriver de toucher quelque chose de plus grand encore: le comédien, alors c'est tout comme s'il m'était donné de toucher l'être aimé de manière plus intime encore, c'est un enlacement. L'expérience est étrange, et trouble dans une forte mesure. Toucher le comédien c'est toucher le théâtre lui-même, c'est devenir une partie intégrant le spectacle en cours de route, c'est être tout de suite immergé encore plus dans le spectacle, dans le vivant. Je touche je suis donc vivant, je touche le fauteuil, je suis donc bien là, en face du réel théâtral que constitue le fauteuil. Mais il y a plus que le réel.

3. Le toucher est très limité comme sens, même s'il intervient en premier et aussi en point culminant d'une expérience de théâtre. Le toucher peut être celui de l'âme, du ressentie, quand les mots alors entendu touche littéralement le coeur, comme les mots doucement lâchés à notre oreille par l'être aimé, ces mots-là qui nous disent de continuer d'avancer dans l'exploration du toucher. Il nous touche et nous demande de toucher, comme un enfant dans un grand magasin qui veut tout toucher, en somme, il veut tout expérimenter. Dans le fond, ce n'est pas mauvais, bien au contraire, il est en pleine découverte du monde. Mais le toucher peut aussi gêner l'expérience du théâtre.

4. Je touche à mes risques et périls. Le résultat peut autant être gratifiant qu'humiliant. Le toucher dans le théâtre est une expérience en dehors de l'ordinaire.
Par Ivan Deschamps - Publié dans : Fragments d'un discours amoureux (du théâtre)
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